Bornéo 1834

Modèle inconnu, par John Rawlings.

Modèle inconnu, par John Rawlings.

Bornéo 1834 m'évoqua, lorsque je le découvris, Clara. Cette anglaise, élégante & raffinée, qui initia le narrateur du Jardin des supplices à des plaisirs troubles & immoraux; à moins qu'ils ne soient amoraux. Je confesse, ici, une hésitation. Si, par définition, l'amoralité est sans morale, et l'immoralité, contraire à la morale, alors que sont ces plaisirs intenses & obscurs? Cette ambiguïté Bornéo 1834 la contient en soi, la résume.

L'évidence, d'abord. Le patchouli, qui structure cette composition, est d'une rare beauté; il impose, pour le porter, un maintien strict. Le moindre signe de laisser-aller, ou d'abandon, serait une négligence, que, implacable, Bornéo 1834 accentuerait. Et dans sa retraite chinoise, Clara a conservé les exigences de l'aristocratie anglaise.

La complexité, ensuite. L'opulence de ce jus est décadente; ni la douceur du cacao, ni la verdeur du galbanum, n'estompent l'animalité brutale de ce patchouli. Au contraire. Cette décadence, qui s'affiche sans gêne, est, pourtant, insaisissable. Le sillage de Bornéo 1834 rompt-il, sans concession, avec les codes d'une parfumerie élégante & délicate ou s'amuse-t-il, pervers, à les détourner? Je l'ignore.

Et l'essentiel est ailleurs. Clara n'est ni amorale, ni immorale, elle est, purement, sensuelle, sensualiste presque; l'assouvissement, seul, de ses sens la contraint. Bornéo 1834 n'est que sens, aussi. Il importe peu de l'analyser, de le comprendre. Son animalité indomptée nous mène vers des terres inconnues, que la raison - sans doute - préférerait méconnaître, encore. Et elle aurait tort.

Bornéo 1834, Christopher Sheldrake, Serge Lutens, 2005.