Parfums bibliques, parcours sacrés

Les Odalisques, de Horst P. Horst.

Les Odalisques, de Horst P. Horst.

En marge de l'exposition, Parfums antiques, senteurs bibliques, le Musée de la Réforme organise une série de trois conférences; j'ai reporté de quelques heures mon séjour en Normandie pour assister, hier soir, à la première d'entre elles. Et si j'avais été critique à l'égard de l'exposition, je confesse ne pas avoir regretté cet aléa; au contraire. Ainsi, dans l'élégant salon de l'hôtel Mallet, Madame Graesslé, théologienne & directrice de l'institution, a évoqué, devant un auditoire d'un charme si protestant, quelques matières, qui composent le parfum sacré du Livre de l'Exode.

L'oratrice, pour rythmer son intervention, a alterné avec intelligence texte théologique & récit de fiction, qu'une comédienne, Barbara Tobola, à la candeur si délicieusement surannée, a lu avec une sobriété de circonstance. Les textes, inspirés du Cantique des Cantiques & écrits par la conférencière, auraient, me semble-t-il, mérités une interprétation plus ambiguë, mais, au sein d'une assemblée éduquée à l'austère calvinisme, cela, sans doute, aurait été trop. Enfin, l'essentiel est ailleurs.

Le Livre de l'Exode est la colonne vertébrale du récit. Dans le dessein d'une rencontre renouvelée avec le divin, il livre le secret de fabrication du parfum sacré, que les prêtres doivent, chaque matin & chaque soir, brûler sur l'autel. Le parfum - seul sens que le péché originel ne souilla pas - est, selon le code sacerdotal, un intercesseur entre l'immatériel & le matériel; entendez entre Dieu & les hommes.

Et si les hommes doivent tendre à Dieu, et les parfums les y aider, ils ne peuvent, sous peine d'être retranchés de leur parenté, en reproduire la composition pour des usages profanes. La prohibition de le composer se complète de celle de s'en enduire; celui qui transgresserait cet interdit encourt la mort. «On ne peut voir Dieu sans mourir». L'homme doit, donc, être à sa place exacte; et cette juste distance entre Dieu & les hommes, c'est l'encens, qui la crée.

Si l'oliban, qui, selon les anciens, est l'encens mâle, révèle à Dieu - n'est-il pas, d'ailleurs, avec la myrrhe, un des présents des rois mages? -, sa fumée esquisse un voile fragile, qui «maintient l'exacte distance entre l'homme & le divin». Et l'encens mâle, dans cette formule, d'être associé à l'encens femelle, la myrrhe, dont l'origine sémitique désigne l'amertume, révèle également à Dieu. Sa révélation, toutefois, est d'un autre ordre; la myrrhe est le parfum de l’embaumement - Nicodème en imprégna le corps du Christ - ou celui de la tentation charnelles - Esther s'en enduisit pour séduire son époux et, ainsi, sauver le peuple juif. Où l'encens élève l'esprit, la myrrhe conserve & adoucit les chairs.

Cet antagonisme, ou cette complémentarité, révèle la complexité de la tension vers Dieu. Et la formule du parfum sacré de nous égarer, encore. Si la myrrhe est charnelle, le styrax l'est aussi. Les femmes, matrices du messie, suscitent le désir masculin en imprégnant leur épiderme de styrax, car seul un «corps parfumé & offert ouvre une route messianique».

Mais la formule du parfum sacré d'anticiper les colères divines & les angoisses humaines; ainsi, pour apaiser Dieu, il convient, comme Noé, après le déluge, de brûler en holocauste de la cinnamome; et pour nous apaiser, comme Adam, chassé du jardin d’Éden, de brûler du galbanum, puissant anxiolytique.

Cette lecture sensualiste du parfum sacré, que le Cantique des Cantiques influença, Isabelle Graesslé devait l'inscrire dans une tradition, qui remonte à l’Égypte pharaonique, qui marque les Grecs & les Romains, dont les catholiques & les orthodoxes, dans une espèce d'héritage sacerdotal, empruntèrent aux juifs. Seuls les protestants, adversaires des sens, rompirent avec le rôle d'intercesseur du parfum; ils lui préférèrent - et lui préfèrent encore -, sans doute, une raison décharnée. Les pauvres.