Le Parfum des origines à nos jours

Les Odalisques, Horst P. Horst.

Les Odalisques, Horst P. Horst.

Un calepin égaré contenait quelques notes prise lors de la conférence d'Annick Le Guérer, Le Parfum, des origines à nos jours; je livre, donc, de mémoire quelques éléments d'une intervention, qui, mercredi 17 octobre, acheva, dans les salons de l'hôtel Mallet, le cycle, Parfums antiques, senteurs bibliques.

Annick Le Guérer, commissaire de l'exposition, calqua la structure de sa conférence sur son ouvrage éponyme; le risque d'une telle approche, la redite. L'oratrice, heureusement, eut l'intelligence de ponctuer son exposé de découvertes olfactives rares; elle nous livra, grâce à la collaboration de Daniela Andrier & de Dominique Ropion, des reconstitutions de parfums antiques & anciens.

Le Métopion. Cette huile, composée dans l'enceinte des temples, par les prêtres, qui, chaque matin, en offrande pour conjurer la nuit, enduisaient les dieux statufiés, contenait, notamment de l'amande amère, de la myrrhe, du jonc, du cardamome, du miel - un peu -, du galbanum & de l'essence de térébenthine - trop, peut-être. Et cette note, si puissante, agresse nos narines déséduquées & nous révèle le lien, si étroit, de la parfumerie égyptienne & du corps, mais d'un corps médical & sacré. Dans la tradition égyptienne, en effet, le parfum est la sueur des dieux, qui purifie; et cette phrase, extraite du Livre des morts, psalmodiée lors de l’embaument, «que la sueur des dieux pénètre jusqu'à toi», renvoie nos esprits chrétiens au bienheureux Jacques de Voragines, qui voit dans le flanc du Christ supplicié l'écoulement d'un parfum, qui purifiera «les hommes, qui puent».

L'Eau de la reine de Hongrie. Seules des contrées, qui engendrèrent, au seizième siècle, la comtesse Báthory - sublime aristocrate, qui, pour conserver sa beauté parfaite se baignait, chaque jour, dans le sang de belles hongroises -, pouvaient, deux siècles plus tôt, créer une eau, si précieuse. Ce parfum distillé - le premier en Occident -, aux notes de romarin & de sauge sclarée fit d'une vieille femme fripée, donc laide, une femme sensuelle, qui séduisit & épousa un jeune prince d'une beauté arrogante; une telle origine assura, au cours des siècles, un succès absolu à cette eau.

Succès, qui lui valut, sans cesse, au fil du Moyen Âge, d'être imitée, notamment par une Eau des carmes, qui guérissait l'épilepsie. En une époque, où les pestes succédaient aux épidémies de choléra, la parfumerie soignait; elle n'était plus sacrée, pas encore séductrice. Et il faudra attendre la Renaissance pour que, notamment, à la faveur de l'amélioration des techniques, la parfumerie évolue un peu. Ce sont, ainsi, les moines dominicains de Santa Maria Novella, qui, maîtrisant parfaitement la distillation, introduisirent, les premiers, le benjoin dans leur Eau d'ange. Et dans cet esprit hygiéniste, encore, les religieux s'approprièrent avec une malice, si ecclésiastique, la formule du Vinaigre des quatre voleurs; ils l'obtinrent, en effet, de quatre voleurs condamnés, contre la promesse de n'être point brûlés. Ce vinaigre, qui éloignait la peste, permit aux cambrioleurs de piller les maisons des pestiférés - jusqu'à leur arrestation -, et au couvent de Santa Maria Novella de prospérer; pour l'anecdote, les moines tinrent parole, les voleurs furent pendus.

Et entre les interdits des bains publics & les eaux curatives, notamment celle de Cologne, la parfumerie se complaît, quelques siècles, dans les arrière-boutiques d'obscurs alchimistes - empoisonneurs à temps perdu - et dans les distilleries des couvents. Louis XIV, certes, à la fin du dix-septième siècle, règlemente la profession - seuls les maîtres gantiers obtiennent le droit d'être parfumeurs -, mais il faut attendre Marie-Antoinette, et son Eau couronnée, pour que le parfum, enfin, soit un accessoire de séduction. Cette composition - la première à ne contenir aucune matière première animale - est un sublime bouquet, un peu diaphane, qui annonce, dans l'esprit, N° 5, de Chanel. La parfumerie contemporaine est initiée. Son évolution aboutira, quelques décennies plus tard, à une rencontre essentielle, celle des parfumeurs & des chimistes. Le premier à oser l'audace de traiter des molécules de synthèse, Aimé Guerlain; l'iconique Jicky, en 1889, travaille la vanilline & la coumarine.