Nuit de tubéreuse

Modèle inconnu, par F.-C. Gundlach.

Modèle inconnu, par F.-C. Gundlach.

La récente relecture de Monsieur de Phocas, de Jean Lorrain, insinue dans mon esprit l'obsession d'un orient corrompu; j'évoquerai ce «roman de la pourriture» - selon le qualificatif admiratif de J.-K. Huysmans - dans une chronique ultérieure, sans doute. Seul, à cet instant, saisir l'odeur de cette ambiance - singulièrement celle de la fumerie d'opium - me retient. Étrangement, cette descente «vers le sabbat», je crois m'en imprégner avec Nuit de tubéreuse, de L'Artisan parfumeur. Étrange? Le style de Bertrand Duchaufour est si sfumato, qu'il devrait m'éloigner d'un orientalisme indélébile; et pourtant, il m'y plonge sans retenue.

Le décor, d'abord. L'atelier d'un peintre, infécond & morbide. Ses œuvres? Des bustes de prostituées syphilitiques, de jeunes ouvrières phtisiques, d'enfants meurtriers - aucun homme -, qui se disséminent dans un salon, si fin-de-siècle, où des cierges d'église éclairent, vacillants, une accumulation d'objets disparates, rares & horribles. Et les notes boisées & terreuses fixent ce fumoir improvisé.

Les protagonistes, ensuite. Les énumérer tous serait fastidieux. Leurs bizarreries, seules, importent. Ce couple incestueux - Maud White & son frère - exhale la corruption irrémissible des chairs, qu'une tubéreuse - même civilisée - distille crûment. Des javanaises androgynes, dévêtues de gandouras translucides, divertissent, serviles, des aristocrates lascifs; et la fraîcheur de ces épidermes d'asiates - intriguant mélange d'une mangue doucereuse & d'une fleur d'oranger virginale - s'imprègne, malgré soi, d'un patchouli insidieux. Et dans une déclinaison d'épices, qui évoquent un lesbianisme mondain - ou affecté -, de fleurs si féminines, qui, détournées, s'harmonisent à l'inversion du comte de Muzarett, d'une noix de muscade, dont le piquant toxique rehausse les fioles de poisons exotiques, que collectionnent le peintre, Éthal, Nuit de tubéreuse saisit, à son insu, dans une douceur sournoise, cette nuit opiacée d'où surgit des monstruosités si irréelles.

Nuit de tubéreuse, Bertrand Duchaufour, L'Artisan parfumeur, 2010.