Tubéreuse criminelle

Anne St Marie, par Henry Clarke.

Anne St Marie, par Henry Clarke.

Certaines évidences tardent, parfois, à se révéler; et les impressions, que distillent Tubéreuse criminelle, sont de celles-là. Une digression s'impose, donc.

Les premières pièces, qui structurèrent mon cabinet de curiosités, furent d'anciens traités de criminologie, singulièrement un Précis de police scientifique, d'un professeur Balthazard, illustré de photographies d'une réalité crue. Et de ce précis, d'autres monographies originales, notamment celles de Cesare Lombroso, et des objets criminels esquissèrent - balbutiant, encore - mes collections.

Je guidais, novice, mes choix des critères esthétiques que fixaient Thomas de Quincey, dans son essai, De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts; je pressentais, toutefois, que seul un certain éclectisme constitue une réelle curiosité. Et je me dispersai, donc, avec plaisir, dans les curiosa naturalia, erotica & religiosa; au point d'oublier, presque, mon inclination pour les criminels et, singulièrement, les empoisonneuses. Fin de la digression.

Et récemment, avec brutalité, Tubéreuse criminelle me confronta à cet univers délaissé. Son titre, certes, m'évoquais, dès sa création, l'ambiguïté de René le Florentin & une Renaissance assassine; je soupçonne même que Serge Lutens, inspirateur de ce soliflore, désira produire cet effet. Mes impressions étaient trop ténues, trop générales, pour justifier de commettre une chronique; la retenue s'imposait d'autant plus que Tubéreuse criminelle est un chef d'œuvre absolu.

M'imprégnant, donc, par hasard, de Tubéreuse criminelle, une image idéalisée s'imposa. Celle de Vera Renczi; «sublime aristocrate bucarestoise, qui, jalouse obsessionnelle, intoxiqua ses trente-deux amants infidèles à l'arsenic & les conserva dans des cercueils de plomb» - in l'introuvable Ascèse assassine. Et Tubéreuse criminelle cristallise cette atmosphère passionnelle & mortifère.

Camphrée, d'abord. J'imagine l'accumulation patiente, dans un élégant cabinet de toilettes, de fioles d'arsenic & autres toxiques. Vera Renczi, à l'abri des regards indiscrets, devaient, certains soirs, y préparer sa pharmacopée. Sensuelle, ensuite. De ce bouquet de tubéreuse & de jasmin se distille une lascivité excessive, où la folie, déjà, se devine; folie, que la dureté - sublime - de la hyacinthe révèle & fortifie. Virginale, enfin. Et les crises obsessives ne s'apaisent, qu'un instant, dans une fleur d'oranger vanillée; à l'instant du meurtre. L'ataraxie est éphémère. Sans répit, la mécanique d'une séduction inlassable s'enclenche, à nouveau; trente-deux fois.

Tubéreuse criminelle, Christopher Sheldrake, Serge Lutens, 1999.