État libre d'orange, ou l'Iconoclasme ordinaire

Modèle inconnu, par Erwin Blumenfeld.

Modèle inconnu, par Erwin Blumenfeld.

À l'origine de cette chronique, je désirais évoquer Vierges & toreros, une tubéreuse cuirée, si éloignée - dans mon imaginaire - des allusions, que le titre suggère. Cette distorsion m'incita à m'interroger sur l'influence de l'image construite, nécessairement, d'une maison sur la perception de ses parfums. La chronique Vierges & toreros attendra, donc, encore un peu.

Les titres corsètent, à notre insu, notre perception d'une odeur; ils peuvent, donc, être - même innocemment - trompeurs. Et cela est indifférent. Un parfum n'est pas - ne devrait pas être - seulement une odeur complexe; il est davantage. Il est l'esquisse d'une atmosphère, que seule un ensemble de détails révèle.

Ces détails? Les lignes du flacon, la perfection du titre & le traitement abouti d'une odeur. Cette dernière est, certes, centrale, mais insuffisante; elle ne peut s'épanouir pleinement que dans une perspective que trace l'adéquation entre elle - l'odeur, donc - le flacon & son titre. L'équilibre est précaire; bâcler l'un de ces accessoires, c'est ruiner l'atmosphère désirée. Et État libre d'Orange maîtrise cet exercice d'équilibriste. Les flacons cocardiers & tricolores instillent l'idée d'une révolution. Cela induit, inconsciemment, que les jus qu'ils contiennent sont transgressifs. S'en imprégner, c'est revendiquer une prétendue subversion, au sens étymologique.

À cet idéalisme révolutionnaire, État libre d'Orange y ajoute la provocation, nécessairement. Les titres, qui égrainent des fellations imaginaires - Don't get me wrong -, des pédérastes caricaturaux - Tom of Finland -, des misogynes grotesques - Je suis un homme -, des femmes immorales - Putain des palaces - ou la corruption des chairs - Charogne & Sécrétions magnifiques -, ad libitum; les titres accentuent, par leur prétendue provocation, cette illusoire rupture des codes. Et de subversif, l'élégant, ou l'élégante, s'enfonce, croit-il, dans un iconoclasme intransigeant.

Notre esprit, ainsi, déterminé influence nos sens. Aussi, est-on, parfois, surpris, si ce n'est déçu, par certaines odeurs, dont la simplicité, si ce n'est la banalité, tranche avec un discours provocant. S'en détourner? Certainement pas. Le parfum est aussi un code social; il convient d'en jouer avec lucidité & ironie. Lucide. En nos sociétés amorales, la subversion - le renversement de l'ordre établi - réside, notamment, dans la virginité - non, dans l'incontinence -, dans l'abstinence - non, dans l’intempérance normative -, dans la fidélité - non, dans les collections sexuelles -, dans un égotisme forcené - non, dans le misérabilisme démocratique. Le contraire, donc, de la prétendue révolution, que revendique État libre d'Orange; qui, non sans ironie, engoncé dans son conformisme bourgeois crée des parfums élégants - parfois -, des parfums intrigants - souvent - et des parfums ordinaires - toujours.