Laine de verre

Modèle & photographe inconnus.

Modèle & photographe inconnus.

Je néglige Chypre Rouge depuis longtemps; trop longtemps, peut-être. Une certaine lassitude, sans doute, explique ce délaissement; cela n'est pas une excuse, pourtant. Au prétexte de la sortie prochaine de Laine de verre – la dernière création de Serge Lutens – l'envie de me confronter à cette troisième déclinaison des Eaux me titille.

Étrangement, si ce qui me séduisit chez Serge Lutens fut - un peu exagérément - son orientalisme décadent, je ne suis pas insensible à ses digressions lessivielles. Si L'Eau – et il faudra qu'un jour je l'évoque – m'indifféra, je fus sensible à l'esthétique – me semble-t-il – japonisante de L'Eau froide. Et Laine de verre s'inscrit dans cet esprit bizarre.

Je confesse que le titre me déstabilisa, un peu. À l'évidence, il associe la laine & le verre, pourtant, dans l'instant, je ne peux m'empêcher de penser à l'isolant. Serge Lutens, dans le dossier de presse, s'y réfère d'ailleurs explicitement, lorsqu'il prétend désirer s'isoler d'une «chose qui est [ressentie] comme un danger». Danger de se trahir? Danger de céder à la facilité? Danger de ces Eaux commerciales? L'essentiel est ailleurs.

L'aspect d'une laine confortable m'échappe parfaitement. Seules, les fines entailles du verre marquent mon épiderme. Les aldéhydes éclatent & se dispersent à la façon d'une coupe de champagne, qui se brise au sol; j'en suis maculé. De fines gouttelettes de sang perlent; leur note métallique laisse dans la bouche une impression glaciale. Et c'est cette froideur mortifère, qui structure Laine de verre, et qui déstructure notre perception.

À la sérénité de L'Eau froide répond l'anxiogène Laine de verre. À l'encens japonisant, qui élève l'esprit, les notes mentholées & glaciales de cet opus instillent une cristallisation de l'instant; à la façon de Vadim Maslennikov, dans Roman avec cocaïne, qui – s'initiant à ce psychotrope puissant – s'abîme dans une acuité sensorielle exacerbée. Laine de verre est, donc, cet alcaloïde glacial, qui nous obsède & nous avive.

Laine de verre, Christopher Sheldrake, Serge Lutens, 2014.