Des parfums décadents

Une rencontre impromptue, vendredi soir dernier, dans les jardins de la fondation Bodmer, me conduisit, hier soir, dans le boudoir violet de Théodora; je me devais, à la hâte, de concevoir, si ce n'est une réflexion, une présentation, où les livres seraient illustrés d'un parfum. Par facilité, peut-être, par intérêt, à l'évidence, je décidais de me confronter à la littérature fin-de-siècle. Je livre, ici, non le texte - j'improvisai -, mais l'articulation de mon propos, nécessairement subjectif.

Un parfum - son parfum - est une présentation; aussi, ai-je décidé d'ouvrir cette rencontre avec Chypre rouge, de Serge Lutens. Si cette composition trahit, si parfaitement, mes attirances olfactives, elle s'inscrit, sans dénoter, dans l'esprit d'un orientalisme décadent; sujet qui se distillera au fil de la soirée. Si Chypre rouge m'initia aux parfums, Le Portrait de Dorian Gray, d'Oscar Wilde, structura irrémédiablement mon esthétique. Cet auteur, si essentiel, cultivait son dandysme, notamment en rehaussant sa boutonnière d'un œillet vert & en se parfumant - j'imagine, à l'excès - de Garofano, de Santa Maria Novella.

Cette allusion nous renvoie aux sources du Portrait; roman, qui s'inscrit dans un triptyque décadent, dont le panneau central est À rebours, de J.-K. Huysmans, et son pendant, si explicite, Monsieur de Phocas, de Jean Lorrain. Ce dernier, disciple de Jules Barbey d'Aurevilly - que je négligeai, à tort, hier soir -, pour incarner, animer, le duc de Fréneuse, s'est inspiré de certaines de ses fantaisies, notamment celle irraisonnée pour les iris noir. Malgré ses beautés, Iris poudre, des Éditions de parfums Frédéric Malle, est trop fusant, trop aldéhydé, pour être cet iris singulier. Si Iris de nuit, de James Heeley, est plus profond, plus animal aussi, que l'élégant Iris poudre, il est dénué de cette imperceptible cruauté, qu'exhale Iris silver mist. Maurice Roucel - à son insu, sans doute - a saisi l'iris noir de Jean Lorrain.

Se confronter, dès cet instant, au panneau central du triptyque. Le dixième chapitre d'À rebours est consacré à la parfumerie, l'art «le plus négligé de tous», selon Jean des Esseintes. Faute de temps, être lapidaire. S'il céda à une hallucination olfactive, celle de la frangipane, sa relation au parfum n'est ni anecdotique, ni pathologique. La démarche est structurée: technique - codification des notes, élaboration des familles -, historique - évolution au fil des siècles des tendances - et géographique - compréhension de la perception olfactive d'autres cultures. La tentation de l'orientalisme s'impose, donc. Serge Lutens, aussi. De Fumerie turque à Cuir mauresque, en passant par El attarine, ou en s'égarant en Arabie, Serge Lutens est un orientalisant décadent; et je ne peux m'empêcher d'être intrigué par la résidence de Marrakech, qui suggère celle de Fontenay, où se retire l'esthète.

Au cœur d'une Constantinople paresseuse, qu'esquisse Fumerie turque, rencontrer, au hasard d'une ruelle, l'indélébile maîtresse de Pierre Loti, Aziyadé. Et Marc-Antoine Corticchiato saisit la douleur fulgurante & lancinante d'un désir charnel, qu'une disparition brutale interdit; exacerbe, donc. L'oubli - l'impossible oubli - se devine, sans s'atteindre, dans les psychotropes, seuls; et le chanvre indien de Cozé nous invite, au centre de Paris, à gravir les marches de l'hôtel Pimodan, où le club des haschichins se réunit pour des nuits stupéfiantes. À moins qu'il ne se trouve dans un port de Saïgon, que Do Son stylise. Et dans les fumées de drogue, la femme s'estompe; ses courbes sont irréelles, sa chevelure rousse tranche avec la pâleur de son épiderme. Cette silhouette préraphaélite, que croque Eau de lierre, distille une séduction dangereuse.

Au fil de la soirée & des parfums, une esthétique décadente s'est entrevue. Elle est embryonnaire encore; imparfaite, aussi.