Du ko-awase au ko-do

Modèle & photographe inconnus.

Modèle & photographe inconnus.

Le Japon est une terre, si ce n'est paradoxale, singulière; si respectueux des traditions, les Japonais, pourtant, au gré des circonstances, s'en émancipent avec indifférence. Sans nostalgie. Ainsi, l'encens - ko -, qui fut introduit dans l'archipel, à la fin du sixième siècle, par des prêtres bouddhistes, à des fins religieuses, fut détourné, presque dans l'instant, de ses vocations sacrée & funéraire pour divertir l’aristocratie & les courtisans.

Les esthètes de la cour impériale, à l'époque de Heian, obsédés par les tournois, qu'ils soient de poésies - uta-awase -, de curiosités - mono-awase -, en organisèrent d'odeurs, les ko-awase - littéralement, mélange d'encens. Si la règle était simple, la formule pouvait se révéler complexe. Il fallait, en effet, corseter cette résigne précieuse d'épices & de bois odoriférants, notamment de cèdre, de santal ou d'agar; les dilettantes devaient, eux, reconnaître chaque note de la composition. Celui qui y parvenait était le vainqueur.

Japonaise aux miroirs.

Japonaise aux miroirs.

Mais réduire l'usage profane de l'encens à ces seuls exercices serait une erreur. Les courtisanes japonaises sont aussi frivoles que les Orientales ou les Occidentales - elles sont femmes, donc -; aussi, exigeaient-elles de leurs amants, qui - faibles - cédaient à tous leurs caprices, de coûteux cosmétiques pour rehausser leur beauté. Les toilettes des élégantes se ponctuaient, ainsi, de complexes fumigations pour imprégner vêtements & sublimes chevelures; l'encens était un accessoire, une parure, qui distinguait. Qui séduisait, nécessairement.

Cette délicatesse cosmétique s'achevait dans les charmes sophistiqués d'une atmosphère intérieure subtilement parfumée; quel contraste avec une noblesse française, notamment, dont les châteaux exhalaient, encore, des odeurs excrémentielles. Le raffinement est totalitaire, ou il n'est pas.

Le temps file; et nous voilà à l'époque Sengoku. La folie de l'encens, patiemment, a gagné l'ensemble de la société nipponne. Dans un étrange parallélisme avec la cérémonie du thé - sa-do -, quelques esthètes, singulièrement Sanetaka Sanjonishi & Soshin Shino, codifièrent la pratique. Le premier, courtisan, fonda l'École Oie-ryu, qui valorise le lien étroit entre encens & littérature; le second, samouraï, fonda l'Ecole Shino-ryu, dont la codification rigoureuse de la cérémonie - influence martiale? - impose une gestuelle maîtrisée. De ces contrastes, le ko-do - littéralement, voix de l'encens - émergeait.

Modèles & photographe inconnus.

Modèles & photographe inconnus.

Si l'essence du ko-awase est profane; celle du ko-do, influence du bouddhisme zen, est divine. Cette oscillation permanente du rôle du parfum n'est pas un particularisme japonais, elle se retrouve dans toutes les civilisations; mais cette réflexion nous entraînerait trop loin. Se concentrer, donc, sur la seule liturgie. Lors des séances, les célébrants écoutent l'encens brûler. Cet exercice spirituel - ko-o-kiku - se déroule, quelques soient les écoles, dans le respect d'un code immuable, qui se transmet, d'une génération l'autre, oralement.

Trois officiants. Le maître de cérémonie, avec lenteur & perfection, prépare l'encens, pendant qu'un de ses disciples distribue, aux participants, encre & papier pour qu'ils saisissent des instantanés de leurs impressions. Le scribe, enfin, calligraphie le déroulement des kumikos - le prétexte littéraire, à la façon d'une devinette - et saisit l'atmosphère de la séance. Le vainqueur emporte le papier calligraphié & plié en quatre - avec une minutie fascinante - en souvenir d'une ascèse, qui associe irrémédiablement, au gré de la volonté du maître, une odeur à une impression littéraire.