Une beauté construite

Une geïko, par Tamamura Kozaburo.

Une geïko, par Tamamura Kozaburo.

Le Japon est une terre, si ce n'est paradoxale, singulière; incompréhensible pour les Occidentaux, elle fascine, mais se refuse. Et c'est à cette impossibilité, que je me confronte. Notre Occident déclinant, dès le dix-neuvième siècle, se passionna pour les laques, les soies, l'orfèvrerie nippons. Il suffit de repenser aux deux récentes expositions genevoises, Le Japonisme bouddhique & L'Asie rêvée, pour, d'une part, percevoir l'influence de cette civilisation, notamment sur l'art nouveau & sur la joaillerie, et pour, d'autre part, constater que l'attirance s'exerce encore. Et si les raffinements japonais ne cessèrent d'imprégner l'Occident, la parfumerie étrangement fut absente de notre imaginaire. Ce manque trahit, sans doute, l'inexistence d'un artisanat de l'odeur.

Malgré ce silence, le Japon inspira de nombreux parfumeurs, notamment l'orientaliste Serge Lutens, qui repensa la ligne graphique de Shiseido - après celle de Dior -, en s'appropriant une esthétique japonisante, qui se devine dans ses photographies & ses films. Et lorsqu'il dicta son premier parfum, Féminité du bois, les images devinrent odeurs. L'atmosphère singulière de cette eau timide me suggère les contes & légendes japonais, que Kikou Yamata nous transmis, dès les années vingt. Se parfumer de Féminité du bois & lire Sur des lèvres japonaises est un ton sur ton exquis. Et les raffinements, que saisit l'écrivain, sont en contrastes - féminins & masculins - pour répondre au parfumeur. Si Féminité du bois s'adresse aux femmes, il s'approprie - le premier, après Bois des îles, de Chanel, en 1926 - un genre masculin, les boisés. Transgression des codes pour des Occidentaux obsédés d'ordonnancement & de classification; une évidence pour des Japonais, qui, eux, comme le souligne Paul Valéry, dans sa préface, se moquent des «têtes bornées, [qui] rêvent que l'extrême du goût [- le féminin -] ne s'accorde pas avec l'énergie [- le masculin]». Ils comprirent, ce qui nous échappe encore, le raffinement n'est «point incompatible avec le culte de la puissance». C'est cette brutale barbarie d'une extrême civilisation, qui me fascine; et que je retrouve, notamment, chez Yukio Mishima, cet esthète totalitaire.

Paradoxe, encore. Le Japon entretient sa singularité dans sa relation à la modernité. Si respectueux des traditions, les Japonais, pourtant, au gré des circonstances, en un instant, s'en émancipent avec indifférence. Sans nostalgie. Contre-exemple sublime, Yukio Mishima; tyran de beauté, il détesta cette modernité, qui, abdiquant la force, efféminait les hommes, à la façon occidentale, et reniait l'esthétique séculaire de la puissance. Et sans doute, l'aurai-je suivi le 25 novembre 1970. Au contraire, Marc-Antoine Cortichiatto se veut résolument moderne en composant Yuzu fou. Il y contraste le yuzu, agrume traditionnel, avec des odeurs plus amères - le kumquat, notamment. Et il y recrée les odeurs boisées du cèdre, qui rappellent celles des bains anciens.

Otomaru.

Otomaru.

Et cette odeur, précisément, nous renvoie à cette propreté obsessionnelle des Japonais. Ainsi, l'encens - ko -, qui fut introduit dans l'archipel, à la fin du sixième siècle, par des prêtres bouddhistes, à des fins religieuses, fut détourné, presque dans l'instant, de ses vocations sacrée & funéraire pour divertir l’aristocratie & les courtisans, mais aussi pour la toilette féminine. Les courtisanes japonaises sont aussi frivoles que les Orientales ou les Occidentales - elles sont femmes, donc -; aussi, exigeaient-elles de leurs amants, qui - faibles - cédaient à tous leurs caprices, de coûteux cosmétiques pour rehausser leur beauté. Les toilettes des élégantes se ponctuaient, ainsi, de complexes fumigations pour imprégner vêtements & sublimes chevelures. L'encens était un accessoire, une parure, qui distinguait; qui séduisait, nécessairement. Cette délicatesse cosmétique s'achevait dans les charmes sophistiqués d'une atmosphère intérieure subtilement parfumée; quel contraste avec une noblesse française, notamment, dont les châteaux exhalaient encore des odeurs excrémentielles. Le raffinement est totalitaire, ou il n'est pas. En arrière-plan olfactif de ces élégances, Cèdre, de Serge Lutens. Ce boisé - sans doute, inspiré de l'essence orientale - suggère, à en croire les Japonaises de mon entourage, l'odeur si particulière des bains, qui, invariablement ponctuent les journées. Dans la moiteur d'une eau vaporeuse, l'agencement en bois exhale ses essences; il en imprègne les tissus & les corps.

Modèle & photographe inconnus.

Modèle & photographe inconnus.

Réduire l'usage profane de l'encens aux seules séductions serait une erreur. Les esthètes de la cour impériale, à l'époque de Heian, obsédés par les tournois, qu'ils soient de poésies - uta-awase -, de curiosités - mono-awase -, en organisèrent d'odeurs, les ko-awase - littéralement, mélange d'encens. Si la règle était simple, la formule pouvait se révéler complexe. Il fallait, en effet, corseter cette résigne précieuse d'épices & de bois odoriférants, notamment de cèdre, de santal ou d'agar; les dilettantes devaient, eux, reconnaître chaque note de la composition. Celui qui y parvenait était le vainqueur. Au fil du temps, ces jeux se structurèrent pour devenir, dès l'époque Sengoku, dans un étrange parallélisme avec la cérémonie du thé - sa-do -, le ko-do - littéralement, voix de l'encens. Quelques esthètes, singulièrement Sanetaka Sanjonishi - courtisan, qui fonda l'École Oie-ryu - & Soshin Shino - samouraï, qui fonda l'École Shino-ryu - codifièrent la pratique. Le premier exacerba la relation entre encens & littérature; le second, martial, exigea une maîtrise absolue des règles & de la gestuelle.

Et c'est imparfaitement que Incense Kyoto, de Comme des garçons, saisit l'esprit de ces cérémonies. Imparfaitement, car si l'essence du ko-awase est profane; celle du ko-do, influence du bouddhisme zen, est divine. Une impression de sérénité se dégage de cette composition; cela saisit l'esprit d'une cérémonie singulière. Se concentrer, donc, sur la seule liturgieLors des séances, les célébrants écoutent l'encens brûler. Cet exercice spirituel - ko-o-kiku - se déroule, quelques soient les Écoles, dans le respect d'un code immuable, qui se transmet, d'une génération l'autre, oralement. Trois officiants. Le maître de cérémonie, avec lenteur & perfection, prépare l'encens, pendant qu'un de ses disciples distribue, aux participants, encre & papier pour qu'ils saisissent des instantanés de leurs impressions. Le scribe, enfin, calligraphie le déroulement des kumikos - le prétexte littéraire, à la façon d'une devinette - et capte, ainsi, l'atmosphère de la séance. Le vainqueur emporte le papier calligraphié & plié en quatre - avec une minutie fascinante - en souvenir d'une ascèse, qui associe irrémédiablement, au gré de la volonté du maître, une odeur à une impression littéraire.

Cette brève & lapidaire synthèse s'efforça de saisir l'esprit d'une soirée à la façon des kumikos. Le temps file; et suspendre mon intervention.

Retranscription d'une conférence donnée, le 4 février 2016, dans les salons de la parfumerie Théodora.