Féminité du bois

Scène japonisante, de Sebei Kajima.

Scène japonisante, de Sebei Kajima.

Certaines compositions interdisent les impressions personnelles, donc subjectives; non qu'elles n'en suggèrent aucune; au contraire. Mais leur influence est telle qu'elles dépassent la critique ordinaire & exigent une mise en perspective. Féminité du bois en est.

Ce parfum réduit les considérations olfactives, les appréciations stylistiques ou même émotionnelles, à l'insignifiance. Certes, sa complexité & son opulence m'évoquent l'atmosphère de contes japonais anciens, mais l'y restreindre serait méconnaître l'essentiel; se serait se priver des qualités, qui firent de Féminité du bois un précurseur, qui influença profondément les codes de la parfumerie contemporaine.

Le parfum comme toutes créations humaines s'inscrit nécessairement dans une tradition. Aussi, aucune révolution ne s'impose ex nihilo. Elle n'est que l'achèvement de tâtonnements antérieurs, qui - à un instant précis - se cristallise; la forme est aboutie & les destinataires sont prêts à la recevoir. Ainsi, Féminité du bois est la forme parfaite des rarissimes boisés féminins - famille olfactive, qu'initia, en 1926, Bois des îles, de Chanel, et que reprit, en 1989, Samsara, de Guerlain. Mais, Féminité du bois arrive aussi à une époque, où les élégantes - et les élégants, peut-être? - désiraient autre chose, que les odeurs aseptisées & convenues que leur imposait, via une publicité débilitante, l'industrie du parfum.

À la forme, Féminité du bois fit éclater les cadres du genre, notamment par le choix de la matière première principale, le bois de cèdre. Cette essence est sèche & incisive; âcre, presque. Et malgré cela - ou à cause de cela? - Serge Lutens en sature sa composition. Seules quelques notes de rose & de violette arrondissent - lisez, féminisent - ce bois viril, presque brutal; et quelques notes épicées, notamment le cardamome & la cannelle, le sensualisent. Une telle audace dérouta une époque conformiste. Et c'est peut-être en cela que Féminité du bois supplanta dans nos esprits Samsara, un élégant boisé, certes féminin, mais trop convenu pour une époque, qui espérait une rupture.

Et si Féminité du bois trouva son public, son influence est essentiellement esthétique. Elle structura celle de son inspirateur, qui, à la façon d'un kaléidoscope, le déclina en quatre boisés singuliers, Bois de violetteBois & Fruits, Bois & Musc & Bois oriental, mais, au-delà de ces déclinaisons évidentes, Féminité du bois esquisse - cela est l'essentiel - une atmosphère orientaliste, qui s'affinant, se précisant, deviendra, au fil des créations, la signature olfactive de Serge Lutens.

Féminité du bois, Pierre Bourdon & Christopher Sheldrake, Serge Lutens, 1992. Édité originellement chez Shiseido.