Kremlin

Modèles inconnus, par Paul Huf.

Modèles inconnus, par Paul Huf.

Au prétexte d'une récente conférence, Nuits russes, donnée chez Théodora, je désirais m'éloigner un peu de l'esthétique convenue, presque caricaturale, d'une Russie orthodoxe & aristocratique, mélancolique & décadente. Contre-nature, je désirais m'égarer dans des contrées soviétiques, que j'imagine, depuis mon enfance, ternes & blafardes. Aussi, je me mis à chiner au hasard.

Cette recherche désordonnée me révéla mes lacunes. Malgré ma fascination pour la Russie, je m'aperçus brutalement qu'un pan entier de sa culture, de son histoire, m'échappait parfaitement. Ma Russie n'était qu'idéale; enfant de la Guerre froide, je réduisais l'URSS à la seule politique. Et j'oubliais - non, je n'envisageais pas - qu'en ce régime sanglant & oppresseur, des hommes désiraient des femmes, et des femmes séduisaient des hommes. Cette image fugace & soudaine m'imposa une évidence: aucun régime ne peut annihiler l'essence d'un être ni ses passions ni ses instincts.

Je poursuivis donc mes recherches en désirant dénicher un parfum, qui saisisse cette résistance sensuelle aux absurdes dogmatismes. Et je découvris Kremlin, de Novaya Zarya - littéralement, Aube nouvelle. Le jus convoité, s'il date de 1968, fut composé au début des années trente; une pure construction soviétique, dont l'esthétique kitsch & malhabile s'impose de l'emballage cartonné aux malfaçons d'un verre opaque & rugueux. Malgré - peut-être est-ce grâce? - ces imperfections, le charme opère. Les lignes stylisées d'une tour du Kremlin, les lettres cyrilliques & le rouge communiste instillent une atmosphère désuète. Atmosphère, qui se reproduit dans la formule même.

Si, à mon étonnement, cette composition, qui travaille des absolues de roses de Crimée & du Caucase, est d'une sensualité troublante, elle trahit aussi l'enferment d'un régime & d'un pays; incarcération, qui fige irrémédiablement la créativité. La structure de Kremlin n'est pas celle des parfums français de la même époque, mais celle des élégances anciennes; celle d'un dix-neuvième siècle léger & putassier, qui agonisa dans les tranchées. La séduction semble fanée. Et j'imagine, pourtant, qu'au cœur d'une ville retranchée & désolée, un soir - une nuit, peut-être? - un épiderme féminin imprégné de quelques gouttes de ces roses slaves enivra, jusqu'à la déraison, un homme désiré. C'est cela l'essentiel du parfum.

Kremlin, parfumeur inconnu, Novaya Zarya, 1930.