Biche dans l'absinthe

Modèle inconnu, par Saul Leiter.

Modèle inconnu, par Saul Leiter.

Certaines odeurs sont douloureuses. Leur intensité & leur sublime interdisent de les réduire à l’insignifiance d’une élégance, à la banalité d’un artifice. Et se confronter à Biche dans l’absinthe, ce n’est pas se livrer à un exercice de recension des matières, ni disséquer une structure. S’y confronter, c’est flirter avec le vertige de l’absence; de la douleur, donc.

La légèreté de l’ouverture contient en soi les prémisses de la chute; enserrée de citrons & d’agrumes une note - imperceptible, encore - de cumin sidère. L’insouciance s’évanouit déjà. Et le temps, qui s’écoule implacable, la dissipe entièrement. Le cumin s’intensifie; et cette peau indélébile s’imprime en nous. Ni la curative lavande ni l’ivresse bleutée de l’absinthe n’estompent cette obsession. Cette chair se refuse, pourtant; et les doigts ne peuvent qu’effleurer & caresser, dans le vide, ce corps irrésistible, mais absent. Alors, s’efforcer de dissiper nos angoisses dans les volutes d’un tabac amer. En vain. L’entêtant cumin esquisse, encore & encore, cet épiderme infini & irrémédiable.

Biche dans l’absinthe, Victoire Gobin Daudé, Gobin Daudé, 2002.