Triangle amoureux

Anne St. Marie, par Tom Palumbo.

Anne St. Marie, par Tom Palumbo.

L'homme distingué apprivoise les codes olfactifs, masculin & féminin; et adapte dans un jeu de séduction, manipulateur, son univers parfumé, à ses desseins.

La transgression, seule forme de l'élégance, induit une maîtrise rigoureuse des codes. L'homme contemporain, qui se prétend élégant, se subvertit d'une Eau de gloire, qui animalise les notes hespéridées traditionnelles de la Cologne. Cette composition instille, confrontation de notes contradictoires, une attraction ambiguë. La fraîcheur domptée de la lavande et la sensualité acidulée des agrumes & du néroli dissimulent l'animalité décadente d'un cuir rehaussé d'un tabac blond & d'un thé fumé. À cette double empreinte olfactive, la maîtresse cédera au sens; l'épouse s'accrochera, esseulée, à une tendresse douce. Eau de gloire, de Parfum d'Empire, c'est l'odeur d'un homme raffiné, qui manipule son apparence, qu'il sait si dérisoire.

L'épouse s'émancipe, sereine, dans ce jardin, si bourgeoisement parisien, d'une existence, qui s'est déroulée fidèle. Fiancée insouciante, elle a, jadis, goûté aux délices des jardins sur le Nil, en Méditerranée & d'une Inde, après la mousson, dans une exaltation des sens, aujourd'hui, apaisés, en apparence. Tiède soirée printanière, où les bruits de la ville s'éloignent. Elle recouvre, femme, sa séduction sensuelle; sur cette terrasse, où les agrumes & une pomme verte s'entrelacent aux plantes aromatiques, le sillage fugace invite, l'amant d'un soir, à une intimité complice & tendre. Elle veut, belle & désirée, retenir ces instants volés. Un jardin sur le toit, d'Hermès, esquisse, acidulé, des sens apprivoisés & nostalgiques.

L'homme, asservi à son désir, frustration insatiable, a besoin, sans cesse, de sensations animales & païennes. La puissance du lys, fleur blanche, invite, insidieuse, à la corruption des chairs & de l'âme; ni le virginal néroli, adouci d'aubépine, n'apaise les sens ni les fumées rédemptrices d'encens ne sauvent les âmes. Louanges profanes, de Parfumerie générale, exacerbe ces rencontres clandestines, où les amants, incontinents, s'effleurent, frénétiques, se dénudent, précipités, et se caressent, ivres. La maîtresse, lascive & possédée, exhale, sans pudeur, une douce âcreté boisée; sa peau s'imprègne des notes animales, subreptices. Parfum à la sensualité délétère, Louanges profanes, litanie olfactive, se récite sur un autel de chair.

Cet article est paru, sous le titre Le Jeu de l'amour et des senteurs, dans le trimestriel Bilan Luxe, du 15 juin 2011.