Ces parfums androgynes

Anne St. Marie, par Tom Palumbo.

Anne St. Marie, par Tom Palumbo.

L'élégance est dans le contraste. La femme contemporaine, hyper-féminisée, devrait oser les odeurs masculines.

L'esthétique garçonne
Le manuel d'élégance, de 1838, d'une aristocrate française, cité dans le traité, L'Art de se parfumer, de Guerlain, interdit, intransigeant, aux femmes convenables, «les parfums préparés», tolère les soliflores «qui répandent les fleurs naturelles s'ils n'incommodent point», et réserve aux mondaines de se parfumer «à même la peau». En 1921, Coco Chanel viole l'interdit des compositions, en créant, avec Ernest Beaux, N° 5, un «parfum artificiel [...] comme une robe, c'est-à-dire fabriqué»; cette transgression ne rompt pas avec les codes anciens, mais esquisse une évolution, certes audacieuse, de l'élégance féminine, mais trop classique pour les exigences d'excès, des Années folles, hantées par les extravagances du couple Fitzgerald, et incarnées par Louise Brooks, sublime garçonne, qui, délivrée du corset, joue l’ambiguïté d'une silhouette linéaire, et d'une provocation voluptueuse.

Cette esthétique, nouvelle, dicta ses desiderata à la parfumerie. En 1919, Caron ose Tabac blond; Chanel, en 1924, Cuir de Russie. La mode est à la transgression; et ces compositions, qui travaillent le cuir, matière si masculine, s'adressent à une femme émancipée, qui ne s'interdit pas de fumer en public & qui, indifférente, affiche des mœurs inconvenantes.

L'androgyne contemporaine
La parfumerie contemporaine, depuis quelques décennies, régresse; et réécrit un perfum code, austère. Aux audaces créatrices, initiées par les Années folles, a succédé une classification rigide des odeurs; celles de l'homme, et celles de la femme. Ces archétypes, d'une banalité terne, réduisent les femmes aux chypres doucereux, aux floraux suaves & aux hespéridés acidulés; et les éloignent des boisés secs, des cuirs irisés & des orientaux puissants. Si la femme contemporaine est hyper-féminisée, elle devrait se construire une élégance, en contraste.

Après les incontournables Cuir de Russie, dont la réédition exclusivement en eau de toilette est frustrante, et Tabac blond, qui se portent, sans fausse note, en toutes occasions, l'élégante classique découvrira les cuirs secs & irisés, Bandit, de Robert Piguet, et le récent, mais magnifique, Cuir ottoman, de Parfum d'Empire. Si l'aridité de ces cuirs semble trop prononcée à l'élégante, elle flirtera avec le cuir vanillé Habit rouge, de Guerlain, ou le sensuel Cuir mauresque, de Serge Lutens.

Et l'élégante, canaille & provocante, osera, dans une double transgression, le cuir hespéridé d'État libre d'Orange, Je suis un homme! L'opulence des notes animales, cuirées & d'un accord cognac s'impose & domine les notes hespéridées. Je suis un homme! nous love dans les fauteuils confortables d'un salon d'hôtel luxueux. Où les hommes affirmeront leur virilité, les femmes découvriront une transgression olfactive. Fidèle à sa tradition subversive, État libre d'Orange, nous livre un cuir, légèrement épicé, très sensuel sur un épiderme féminin.

Cet article est paru dans La Tribune des Arts, du 16 septembre 2011.