La Parfumerie d’art

Anne St. Marie, par Tom Palumbo.

Anne St. Marie, par Tom Palumbo.

La parfumerie française véhicule dans notre inconscient l’évidence de l’élégance. De la fin du dix-neuvième siècle à nos jours, la parfumerie moderne se décline de Jicky, de Guerlain, à Fracas, de Robert Piguet, en passant par le N° 5, de Chanel, ou Femme, de Rochas; derrière ces créations intemporelles, des nez méconnus. Au gré d’une rencontre, Mona di Orio nous invite à découvrir l’un des plus grands créateurs de parfum du vingtième siècle, Edmond Roudnitska.

Né en 1905, Edmond Roudnitska a fortement influencé la parfumerie de la seconde moitié du vingtième siècle. On lui doit notamment la création de Femme, de Rochas, en 1944, puis quelques créations pour Dior, notamment Eau sauvage, en 1966, qui à ce jour, malgré des reformulations quelconques, est encore le parfum masculin le plus vendu. Et pourtant, son apport à la parfumerie française se situe à un autre niveau. Il est, comme le dit avec élégance Mona di Orio, le «premier parfumeur esthéticien, qui considérait qu’un nez devait travailler humblement ses matières, mais devait aussi comprendre le beau».

Son parti pris est simple: le parfum est une représentation du beau, il n’est pas simplement un accessoire des élégances masculines ou féminines. C’est une œuvre d’art à part entière. Et loin des critères si banals de la parfumerie contemporaine, qui – le constate avec amertume Mona di Orio, «vend une image plus qu’une création olfactive» -, Edmond Roudnitska considérait que «la composition des parfums est l’art abstrait par excellence, d’où sa difficile intelligence, mais aussi l’extrême jouissance intellectuelle qu’il procure à toux ceux qui savent ainsi l’apprécier», in L’Esthétique du parfum.

Héritière d’une tradition
Disciple pendant plus de quinze ans d’Edmond Roudnitska, Mona di Orio en est à ce titre l’héritière légitime. Son apprentissage fut une école de rigueur & d’exigence. Avant d’avoir le droit de travailler les matières, pendant près de trois ans, Edmond Roudnitska l’initia à l’esthétique de Kant & à la littérature. «De chimie, il n’en était pas question, constate-t-elle; d’ailleurs ni Serge Lutens, ni Olivia Giacobetti, ni Jean-Claude Ellena ne sont des chimistes».

Et c’est cette parfumerie d’art, le terme de niche étant galvaudé depuis quelques années, que Mona di Orio a voulu poursuivre après le décès de son maître, en 1996. Ses parfums elle les compose en partant d’une page blanche, sur laquelle elle écrit quelques adjectifs pour cerner des caractères ou des impressions; au fil de la rédaction, dans un processus de correspondance si baudelairien, les adjectifs deviennent des formules chimiques. Et ce processus créatif, marginal dans l’univers standardisé de la parfumerie contemporaine, elle le partage avec Jean-Claude Ellena, parfumeur de la maison Hermès, qui dans son Journal d'un parfumeur nous dévoile, avec intelligence, les affres de la création d’un parfum.

Il y aurait encore tant à écrire sur Mona di Orio, ses créations, son obsession d’éduquer nos nez. Pourtant, cette charmante quadragénaire, native d’Annecy, préfère «s’effacer derrière ses flacons. Ce sont les parfums, qui s’expriment; pas leur créateur». Obéissons-lui & empressons-nous de découvrir ses créations, que ce soit Lux, hommage à Edmond Roudnitska, Carnation, hommage à Colette, ou sa collection Les Nombres d’or, qui se réapproprie les matières emblématiques de la parfumerie.

Cet article est paru, sous le titre Mona di Orio ou la parfumerie d’art, dans le mensuel La Tribune des Arts, du 4 novembre 2011.